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Réanimation

Une mise en scène de Samuel Gallet 2011

Louise, 32 ans, part en catastrophe à Athènes pour tenter de retrouver sa jeune soeur Rosa qui a disparue il y a cinq jours après avoir été blessée dans une manifestation contre le plan d’austérité budgétaire mis en place par le gouvernement grec sous la pression de l’Union Européenne. Parcourant la ville, les rues, les places en vain, elle se retrouve à l’hôtel où vivait Rosa et lui parle comme pour la faire ré-apparaître. Se fait alors entendre la fragilité et l’intensité de leur rapport fait d’amour, de tendresse, d’incompréhension et de tension violente entre acceptation du monde tel qu’il est et refus radical.

Extrait

Quelqu’un lance une pierre. Des boucliers se lèvent. Quelqu’un crie. Tu as allumé la mèche et jeté le Cocktail Molotov. Explosion. Coup de feu. Les flics chargent. Je ne sens plus ta main dans la mienne. Tu es tombée. Je t’attrape par les épaules, te secoue. Des flics arrêtent des manifestants, les plaquent contre les murs. Des caméras regardent. Des gens regardent à la télévision ce que les caméras regardent. Nos parents regardent la télévision Rosa. Je regarde la télévision Rosa. Mais personne ne voit rien. Je cours. Je t’emporte. Sur mes épaules, mon dos, à travers les avenues, loin des fumées, des affrontements, loin des arbres plantés dans le sol comme dans des cercueils. Nous dépassons les routes, les friches, la nuit nous dissimule, je sens ton cœur qui palpite dans mon dos. Ne lâche pas petite sœur. Accroche-toi. Tu as encore tant de choses à vivre. Habiter des villes. Dériver. Connaître des milliers de rues. Avoir cent quarante mille amours. Aimer éperdument. Devenir quelqu’un d’autre. Ne pas dormir pendant une semaine. Tatouer des centaines d’yeux sur les tiens. Faire la fête sur des places avec ceux de Paris-Madrid-Bruxelles-Rome-Barcelone. L’impression d’être à la fois une feuille, une table, de ne plus sentir les limites de ton corps, de te dissoudre, de te disperser dans le cosmos. Tu es dans cette table Rosa, dans ce mur, tu es dans cette pierre, dans toutes les choses et j’attends que tu apparaisses.

Note

A notre première rencontre avec Kheireddine Lardjam, nous avons beaucoup parlé du poète algérien Kateb Yacine sur lequel je travaillais et nous échangeons depuis régulièrement sur la question du théâtre politique, de ses formes, ses impasses, son efficience. Lorsqu’il m’a passé commande pour écrire à partir de la thématique du mensonge dans l’Histoire, il m’a semblé évident qu’il me fallait poursuivre par la fiction dramatique nos réflexions sur les rapports que nous entretenons avec la politique. Plus qu’un théâtre de l’indignation face aux dérives politiques actuelles, ce texte cherche à questionner la tension qui caractérise il me semble notre sensibilité contemporaine entre résignation quasi générale à l’ordre des choses et profond désir d’émancipation. Ce texte est également hanté et traversé par les mots de la poète argentine Alejandra Pizarnik.

Je suis contre. Ni religion ni politique ni ordre ni anarchie. Je suis contre ce qui nie la vraie vie. Et tout la nie justement. C’est pour ça que j’ai envie de pleurer et que je n’en ai pas honte, ou plutôt si, j’en ai honte et j’ai envie de me cacher et j’ai même honte de vouloir me suicider. Tout ça est tellement ridicule. Et moi alors, moi aussi j’ai parlé. Moi aussi j’ai ouvert ma gueule et elle s’est remplie de miasmes. Mais maintenant je sais. Je sais que tout m’est égal. Je sais que rien ne m’est égal et que je veux crever, brûler, exploser. Tout ça, ce n’est pas la vie. Ce n’est pas la poésie. Je veux chanter et il n’y a rien à chanter, personne pour qui chanter. Il n’y a que de la merde, et la merde, on l’insulte. Mais je voudrais bien chanter.

Alejandra Pizarnik, Journaux 1959-1971. Traduction : Silvia Baron Supervielle.

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Un monologue de
Samuel Gallet

Mise en scène
Kheireddine Lardjam & Samuel Gallet

Avec
Aurélie Edeline

Coproduction
Cie El Ajouad / Centre Dramatique de Vire