Quelques notes sur mon travail

Depuis une quinzaine d’années, j’écris des textes pour le théâtre – régulièrement joués, publiés, lus et traduits – et poursuis une démarche de création scénique – accompagné d’acteurs, de performers et de musiciens. Ces projets multiples interrogent tous le politique et l’intime, les liens entre trajectoire personnelle et Histoire, la nécessité de sortir du Il n’y a pas d’alternative contemporain au monde tel qu’il serait, mettant en jeu des personnages un peu à l’écart, essayant de trouver une place qui soit la leur, de reconstruire un espace vital et expansif sur les ruines du monde d’avant. Mon travail a toujours été pris dans cette tension motrice entre un fort sentiment de résignation – d’accablement même quant à la possibilité d’appartenir au monde, d’y participer pleinement – et la tentative pour faire entendre les forces de vies et de réinvention qui fondent chaque être. J’ai notamment travaillé à partir des émeutes en banlieue de 2005, de ce qu’elles racontaient de l’histoire de l’immigration, de la filiation et de l’abandon social, sur la destruction d’immeubles et les relogements sociaux dans les quartiers populaires français, sur les mouvements de contestation politique en Espagne et en Grèce. Travaux sur le deuil, l’oubli, les marges, la colère, mes pièces – plus poétiques que documentaires – dessinent un monde en ruine, en train ou déjà effondré et les énergies pour le reconstruire. Pris dans l’expectative et dans ce sentiment de panne générale, des êtres tournant sur eux-mêmes peuplent mes écrits. Englués dans leurs conditionnements, écrasés par le passé, ils essaient de trouver des prises sur le monde et tentent par la poésie ou la violence, par le repli autiste ou par la fondation d’un clan, de se libérer.

Pour exprimer ce rapport contradictoire au présent comme ces appels vers des issues réelles ou rêvées, mon écriture dramatique se construit sur une friction entre situations et poèmes dramatiques. Le travail scénique que je développe à partir de certains de mes écrits se caractérise alors par une rencontre entre parole théâtrale et composition musicale. A la croisée du théâtre, de la performance et du concert, alternant entre incarnation fictionnelle et distanciation narrative, morceaux ou dérives éléctro-acoustiques, les protagonistes paraissent sur scène à la fois diseurs, narrateurs visionnaires et personnages aveuglés par l’urgence du présent. Ils jouent la fiction, la détaillent, la contestent, la chantent, la musique venant prendre le pas sur l’aporie de la parole pour exprimer peut-être cet enchevêtrement dont chaque vie est faite nous situant à la fois en nous et hors de nous.

A travers de multiples créations dans lesquelles je suis régulièrement interprète/performer telles Oswald de nuit Poème Général – présenté en 2011 à Barcelone et à Lyon en espagnol et en français – Erold Les enfants atomiques – créés au Théâtre du Préau [1] avec quatre adolescents, une comédienne associée et deux musiciens de mon équipe – La bataille d’Eskandar au Théâtre du Préau – je tente de proposer un théâtre qui n’avance qu’en confrontant différentes formes de prises de paroles – chants, dits, invectives, explications – contradictoires, complémentaires, insatisfaites.

Mon travail part de fait de deux constats. Le premier est que nous vivons une époque incroyablement résignée et morose, pessimiste et fataliste quant au devenir du monde. Le second étant que nous ne pouvons plus nous satisfaire de dresser ce sempiternel constat toute notre vie. En Europe, ce qu’on a appelé les deux totalitarismes et la fin des idéologies – selon les expressions consacrées – ont pourtant durablement meurtri nos possibilités de rêver un monde autre et nous laisse un imaginaire exsangue en forme d’apathie. Bien plus, le vingtième siècle et ses massacres ont accouché d’un monde unidimensionnel, mélancoliquement et agressivement incapable de rêver un avenir sinon catastrophique, tourmenté qu’il est aujourd’hui par les crises diverses et successives et marqué par un profond désarroi de la jeunesse. Deux ailleurs ont disparu, écrit Camille de Toledo, à propos de la chute du mur de Berlin dans son essai sur la tristesse Européenne, brutalement, laissant à la place un monde sans poches, sans échappée, un monde de la présence où seules les variations d’un même horizon se distinguent, un monde dépourvu d’eschatologie religieuse, historique ou politique, où l’esprit orphelin du paradis d’une terre où rassembler ses désirs, ses fantasmes, semble tourner en rond dans le manège des mémoires du siècle passé, ne sachant plus que choisir, le pire ou le pire, entre deux ossuaires, deux charniers, le seul chemin restant de la commémoration ou de l’acquiescement. [2] On aura compris qu’il ne s’agit nullement ici de regretter un temps où deux blocs s’affrontaient mais d’interroger le nôtre où nous serions comme orphelins de la possibilité d’imaginer l’avenir. Mon travail n’est pas et n’a jamais été une énième condamnation vertueuse ni un inventaire indigné des horreurs économiques ou humaines que nos civilisations ne cessent de provoquer. Je m’intéresse à l’endroit qui est celui de la poésie dramatique à la ré-appropriation tant de la mémoire que du rêve. Aucune politique, écrivait Annie Le Brun, ne se conçoit sans laisser la place au rêve. [3] Ou encore une fois Camille de Toledo : A force de contenir l’espoir du paradis en souvenir des enfers passés, nous avons détruits le levier spirituel de l’être. [4] Les jeunes révolutionnaires du début du vingtième siècle s’imaginaient qu’après la révolution et la fin de la propriété privée, il n’y aurait plus de chagrin d’amour. On peut rire aujourd’hui bien volontiers de cette candeur, cela ne doit pas nous empêcher de venir interroger ce que notre époque produit dans la manière qu’ont les hommes et les femmes de rêver le monde qu’ils habitent. En chacun de nous, l’humanité se rêve, [5] écrivait André Breton. Comment hériter d’un monde en déroute et construire le sien ? Que faire de la perte ? Que signifie faire le deuil qu’il soit intime ou civilisationnel ? Comment naît la parole qui répare et soigne une mémoire meurtrie et ouvre un devenir possible tant individuel que collectif ? Que faire de cet héritage de défaites à changer le monde pour inventer différemment celui à venir ? Se mettre à l’écoute du passé, de la mémoire meurtrie, de sa ré-appropriation par les nouvelles générations, des rêves d’humanité qui nous font nous lever le matin et des tentatives pour dépasser l’abattement, reste un des enjeux de mon travail artistique.

[1]          Centre dramatique régional de Vire – Région Basse-Normandie – Direction Pauline Sales / Vincent Garanger

[2]             Camille de Toledo – Le Hêtre et le bouleau – essai sur la tristesse européenne – la librairie du XXIè siècle – Seuil –

[3]             Annie le Brun, Victor Hugo maintenant ! Journal Le Monde Lundi 12 mars 2012 –

[4]             Ibid – Opus cité –

[5]             André Breton – Arcane 17 –