Mephisto Rhapsodie – Samuel Gallet / Jean-Pierre Baro

 

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Le théâtre d’une petite ville de province, Balbek. Comme ailleurs dans le pays, l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Une troupe permanente de comédiens et sa directrice travaillent en décentralisation. Parmi eux, Aymeric, assoiffé de reconnaissance, rêve de gloire tandis que Lucas s’interroge sur la capacité du théâtre à participer aux luttes sociales et que Michael, sensible aux idées des Premières Lignes, dénote. Barbara, fille de la directrice d’un grand théâtre de la capitale, rejoint la petite troupe et découvre ces espaces péri-urbains délaissés.

Alors qu’Aymeric, monté à la capitale, gravit peu à peu les échelons de la notoriété avec l’appui de la mère de Barbara et de sa compagne, la jeune chanteuse Juliette Demba, la crise politique et sociale conduit à la catastrophe. Mais la célébrité est enfin là, à portée. A quelles compromissions, Aymeric, sera-t-il prêt, quels silences, pour atteindre ce qu’il s’était promis d’atteindre ? Est-il possible de combattre un système de l’intérieur ?

 

Mephisto Rhapsodie traite des liens qu’entretiennent aujourd’hui l’art et le pouvoir, la politique et les artistes. Interrogeant les enjeux du théâtre contemporain, et convoquant la vie et l’œuvre de l’écrivain allemand Klaus Mann ainsi que la figure ambiguë du comédien allemand Gustaf Gründgens dans les années 30, ce texte cherche à déjouer les évidences. Il tente de critiquer la paresse de pensée qui nous fait parfois croire que nous ne participons pas de ce qui détruit un monde et travaille la zone de notre fascination aveugle pour la célébrité et le succès.

 

Création au TNB : 6 au 16 mars 2019

En tournée saisons 2018-2019 / 2019-2020

Distribution

 

Texte Samuel Gallet
Librement inspiré de l’oeuvre de Klaus Mann
Mise en scène Jean-Pierre Baro
Avec Jacques Allaire, Julien Breda, Lorry Hardel, Elios Noël, Tonin Palazzotto, Pauline Parigot, Mireille Roussel … (distribution en cours pour 8 comédiens)
Son Loïc Le Roux
Lumières Bruno Brinas
Scénographie Mathieu Lorry Dupuy
Costumes Majan Pochard
Collaboration à la mise en scène Amine Adjina
Régie générale Adrien Wernert
Administration, production, diffusion Cécile Jeanson
Chargée de production Marion Krähenbühl

 

Production

Extime Compagnie, Théâtre National de Bretagne CDN – Centre européen théâtral et chorégraphique
Coproduction MC2 : Maison de la culture – Scène nationale de Grenoble, Les Scènes du Jura Scène nationale, Théâtre Olympia CDN de Tours, le POC – Pôle Culturel Alfortville, Collectif Eskandar (production en cours)
Accueils en résidence Théâtre National de Bretagne CDN, Le Tarmac-La Scène Internationale Francophone

Extime Compagnie est conventionnée par le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Île-de-France et est associée au Théâtre National de Bretagne CDN – Centre européen théâtral et chorégraphique.

Site du Théâtre National de Bretagne

http://www.bureau-formart.org/agenda/mephisto

Jean-Pierre Baro

 

EXTRAIT :

LUCAS.

Quand j’étais étudiant

Nous avions un professeur en science politique

Il venait

Donnait ses cours

Et parfois

Quand nous travaillions sur l’histoire des révolutions au XXe siècle

Il se taisait

Et nous restions comme ça

Immobiles

A ne rien dire

Dans la salle de classe

Alors au bout d’un très long moment

Il lâchait

Un peu embarrassé

« Nous avons été attendus

Des gens ont espéré dans l’humanité à venir

Et toutes celles et ceux qui ont été vaincus nous regardent maintenant

Pour éviter qu’à nouveau tout sombre »

Pendant longtemps j’ai porté ce regard sur moi comme une culpabilité

Ils étaient là les morts

Me regardaient

Celles et ceux qui avaient combattus

Et qui avaient été détruits par le Léviathan

Ils me regardaient et je ressentais toujours comme des reproches

Comme le regard d’un juge sur moi

Et je me disais

Je ne suis pas à la hauteur

Et j’avais honte

Et puis nous avons appris à vivre ensemble

Les morts et moi

Ils étaient là

Ne m’accusaient plus

Me poussaient légèrement en avant avec leur tendresse de mort

Me murmuraient parfois à l’oreille de ne pas renoncer

Et j’essayais encore et toujours de ne pas décevoir leur attente

De faire qu’une autre Histoire soit possible

Et il y a depuis dans ma mémoire toujours ce professeur assis dans un coin sur sa chaise

Sans âge

Qui ne dit rien

Embarrassé

Et qui relève parfois la tête

Et murmure

« Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sureté »

 

Quelques notes sur Mephisto Rhapsodie, l’art et la politique, Klaus Mann et la fragile résistance

 

« Le succès, cette sublime, irréfutable justification de toutes les infamies. »

Klaus Mann

Méphisto

 

Montée des extrémismes, banalisation des discours racistes, crise économique, replis identitaires, autoritarisme, appels répétés à la grandeur et à la pureté nationale, mépris du débat d’idées et haine de la démocratie, ressentiment, hargne et colère, attrait obscur pour la catastrophe…, l’Europe actuelle se retrouve fortement hantée par le spectre de son histoire fasciste. La comparaison régulièrement faite entre le contexte actuel et l’Allemagne des années 30, a de quoi nous interpeller.

Si la séquence historique que nous traversons ne peut être calquée sur celle de la République de Weimar – l’Histoire bégaie mais ne se répète jamais à l’identique -, si la période qui s’ouvre ne s’inscrit pas dans les mêmes enjeux politiques, cette époque du début des années 30, minée par le dégout d’elle-même, hantée par la destruction, le désir de vengeance et la grande catastrophe, impuissante à empêcher l’horreur d’advenir, pourrait peut-être nous permettre de questionner la nôtre. Quels rapports entretenons-nous aujourd’hui avec la catastrophe, avec le fascisme, avec l’indifférence ou avec, comme l’évoque l’historien Patrick Boucheron, notre propre fascination pour la tyrannie ?

En retraçant l’itinéraire d’un artiste avide de gloire dans une société allemande gangrénée puis dévorée par le nazisme, en s’inspirant de la figure du grand acteur allemand Gustaf Grüdgens qu’il a très bien connu, Klaus Mann dans son roman Méphisto interroge et critique les liens qu’entretiennent l’art et le pouvoir, le théâtre et l’État, la politique et les artistes, et plus largement, nos propres existences avec le compromis.

S’inspirer des artistes s’étant compromis avec les dictatures, de la figure ambigüe de Gustaf Gründgens,  des combats que Klaus Mann a mené toute sa vie jusqu’à l’épuisement et le suicide, de ses articles où il raconte ses entrevues avec les artistes comme Richard Strauss ayant continué à travailler sous le Troisième Reich, ou de sa correspondance avec Gottfried Benn, nous conduit immanquablement à nous interroger sur l’époque contemporaine.Qu’en est-il de nos propres points aveugles et de cette figure de l’artiste prise souvent dans une schizophrénie entre amour revendiquée de la justice et de l’humanité et course à la gloire effrénée dans l’ultra concurrence capitaliste? Jusqu’où sommes-nous capables d’aller pour éviter que la politique ne vienne contrecarrer nos plans, pour atteindre ce que nous nous étions promis d’atteindre ? Une place, une position, une respectabilité, un rêve ?  Qu’est-ce que nous acceptons de ne pas voir, de ne pas dénoncer pour pouvoir mener nos affaires au mieux ? Pouvons-nous prétendre réellement combattre et subvertir un système de l’intérieur ? Quand ce système est de plus en plus rigide, répressif, autoritaire ?  L’Art et la Culture sont-ils véritablement des remparts contre la Barbarie ? Mais laquelle ?

Mephisto Rhapsodie tente de déjouer les évidences, de critiquer la paresse de pensée qui nous fait parfois croire que nous ne participons pas de ce qui détruit un monde. Car il s’agit sans doute de travailler la mauvaise conscience d’un temps, d’interpeller ce pays où nous sommes, d’y évoquer le sentiment de relégation ressentis par beaucoup pour appréhender le terreau sur lequel naissent les catastrophes. Mephisto Rhapsodie parle aussi du doute de ce que peut le théâtre à l’heure des périls, de ce que signifie le théâtre dans un monde de la production effrénée et de l’urgence permanente, questionne la puissance ou non de ce que nous faisons, la nécessité et la vanité de ce que nous faisons, l’engagement et le sentiment d’impuissance face au bulldozer de l’Histoire qui arrive, et tente de venir interpeller les forces mêmes qui nous fondent, nos fragiles mais nécessaires résistances à ce qui nous détruit.

Samuel Gallet

Mai 2018